Un regard noir: les Français vus par les Africains

 

Un regard noir: les Français vus par les Africains

L’un, Blaise N’Djehoya, était un jeune journaliste camerounais facétieux et «branché» qui se disait adepte du dandysme tropical avant de devenir documentariste, notamment en 1998 avec «Un sang d’encre», évocation de la vie des vies d’artistes noirs dans le Paris d’après-guerre. ! L’autre, un chercheur sénégalais au «Centre d’études des civilisations» à Dakar, se révélait rigoureux mais plein d’humour dans leur ouvrage commun «Un regard noir» sous-titré «Les Français vus par les Africains» (Ed. Autrement, 1984).

N’Dejehoya racontait dans «Bwanaland» les pérégrinations d’un jeune Africain à travers l’Hexagone avant que Massaer Diallo n’ausculte la clientèle blanche des marabouts africains installés à Paris. «Bwanaland», texte rieur et fougueux, faisait songer au progrès que serait pour un conteur toubab, auvergnat par exemple, la capacité soudaine de poursuivre son récit en wolof. Blaise N’Djehoya, avec son écriture farce et finaude, au carrefour des influences européennes, américaines et africaines qui constituent ses sources et ressources anciennes ou nouvelles, se débarrassait de toutes les pusillanimités rancies et modelait une identité exponentielle de citoyen du monde, jamais «largué», tout entier à sa curiosité de vivre.

 
 
Voici Makossa à Paris : «Le premier type à qui il s’adressa sursauta, s’écarta, effrayé, et continua son chemin en lui lançant des regards inquiets par-dessus la tête». Devenu sous-locataire d’un proche parent, observant la concierge et sa descendance, les voisins, le quartier, les usagers effarés du métro, les étudiants d’Assas où il est inscrit, juriste mâtiné d’économiste, il s’exprimait avec un brio ravageur. 

Ambiance de fin d’agapes Nord-Sud ? Le second chapitre s’intitulait «Bouffe africaine pour Tarzan malade». Observateur rigolard et profond, Blaise N’Djehoya adressait une sorte de lettre d’amour un peu froissé aux ambiguïtés de la France universelle et mesquine, égotiste et bravache, heureuse et l’ignorant, admirée pas toujours admirable, inquiète et fiérote : «Par la faute de Jules Ferry, Faidherbe et Hergé, Makossa n’avait plus de ligne claire, pensait verlan et portait un prénom céfranc, chrétien, crétin, laisse béton. Il n’aimait pas qu’on écorche son nom, eux s’en moquaient. (…) Tu sais pourtant dire Soljenitsyne, Poniatowski, Gdansk, Djazz et Niu Orléans». Comme si le nationalisme était la maladie infantile de la conscience de soi, Blaise N’Djehoya qui sait fort bien évoquer les siens au Cameroun, avec justesse et tendresse, se révélait laborantin de la Transnationale que les jeunes générations n’en finissent plus de creuser dans leur têtes. 

Devenu homme de ménage au Bureau International du Travail, Makossa, inscrit dans la Faculté la plus «à droite» de Paris, sera sauvé par sa seule habileté de footballeur «d’un massacre et d’une curée qui laissa amnésique et dyslexique un ami infortuné qui ne connaissait rien à Maurras ni à Brasillach, deux auteurs au hit-parade de droite, et termine l’année scolaire avec une fracture du crâne». De quoi renoncer au modèle keynésien pour embrasser le culte de la bande dessinée tout en faisant la connaissance de «l’Internationale Sarakollé qui trustait une bonne partie des surfaces balayères de Paname». Voyons l’autre volet d’«Un regard noir», tel que nous l’offre Massaer Diallo, l’un des cinq ethnologues africains et malgaches venus étudier les populations françaises. Il s’agit de «contribuer à la multiplication des conditions d’un baisse tendancielle des méprises mutuelles dans l’approche des différences». Pourquoi et pour qui y a-t-il des marabouts à Paris distribuant leurs cartes de visite ? La réponse est parfois dans l’échec de la prolétarisation, mais l’auteur rappelle que le terrain est favorable si l’on songe qu’il y avait en France en 1980 trente mille voyants et mediums pour quarante mille médecins. Le Magic Marketing est détaillé, explicité : ainsi découvre-t-on que les distributeurs de cartes évitent les badauds africains et s’intéressent de préférence à la clientèle putative offerte par les Européens victimes du mal-être.

L’attitude ambivalente de la société d’accueil était significativement illustrée à l’époque dans les colonnes de «France-Soir» où la quasi-dénonciation des marabouts, «membres d’une profession libérale très particulière qu’ils exercent sans autorisation en France» voisinait avec des annonces (payantes, évidemment) de marabouts immigrés ! Vingt-six ans plus tard, «France-Soir» dénonce en manchette «les faux étudiants étrangers»… Quant aux dénonciations qui feront la «Une» dans vingt-cinq ans, il faudrait être devin…